Δημοσίευμα

La danse des illusions - (αδημοσίευτο - γαλλικό)

La danse des illusions

Si je me suis décidé à écrire sur ce qui s’est passé avant et après le 8 novembre 2011, ce n’est pas que je pense en savoir plus que les autres – j’estime toutefois avoir vécu une partie de cette histoire de si près et avoir été tellement lié à ses différents acteurs que cela m’en donne le droit.

Nous avons tous tendance à attacher une importance particulière à ce que nous vivons personnellement, et il se peut, en ce sens, que j’amplifie exagérément mes propres expériences. Il est possible qu’en réalité tout cela ait commencé à cause de mon besoin de parler d’Elia, ce qui donnerait raison à Alekinos me disant un jour : « Nous vivons peut-être tous, sans le savoir, dans l’ombre d’un amour inaccompli ».  Aujourd’hui, en y repensant, je me dis que tout aurait été différent si elle n’était pas partie à l’époque avec l’Anglais. Qu’ai-je fait, cependant, pour l’éviter ? Je reviens à cette nuit du printemps 1995, à Poros, où nous dormîmes presque enlacés, enlacés, oui, parce qu’il était impossible de tenir autrement dans cette tente que nous partagions avec deux autres étudiants. Elle était dans mes bras, un geste aurait suffi pour déclencher le grand chambardement de l’amour, mais je ne l’osai pas, et je me demande encore ce qui m’a retenu. Pourquoi les grandes décisions nous paralysent-elles et ne trouvons-nous pas le courage de faire un pas en avant, un petit pas qui pourrait tout changer ? Certes, j’avais à peine dix-huit ans, un âge auquel on conçoit l’existence entière comme un éternel présent de jeunesse. Où était alors ce lendemain que je ne voyais pas ?

Mais les années passent, ce que nous attendons n’arrive pas, et nous finissons par nous sentir trahis – pas par les hommes, non ; par nos espoirs, plutôt, qui ne se réalisent pas. Montrez-moi une seule personne vraiment persuadée que la vie s’est bien conduite avec elle, qui n’ait jamais étouffé en elle un désir impossible à assouvir.

Mais il vaut mieux que je parle de ce qui est arrivé, en commençant par le 8 novembre. Quoi qu’il en soit, tout conduit d’une manière ou d’une autre à ce fameux jour. A huit heures et demie du matin Sergios m’appela pour me dire qu’Alekinos avait plongé. Comme ça, exactement. Lorsque les gens ne veulent pas croire quelque chose ils sont capables d’inventer mille mots pour contourner cette réalité.

« Qu’est-ce que tu veux dire « a plongé » ? » lui demandè-je.

« Il a plongé dans le vide » me dit-il d’un ton funèbre et solennel, comme s’il m’annonçait la déclaration d’une guerre, ce dont il n’était pas très loin, si l’on songe à tout ce qu’a provoqué cette action désespérée. Et moi où trouvai-je l’envie de faire de l’humour en demandant s’il était tombé de haut ?

« Du cinquième étage », me répondit Sergios, surpris.

« Donc il s’est tué », conclus-je.

« Évidemment qu’il s’est tué, de quoi parlons-nous depuis tout à l’heure ? » me cria-t-il.

« Elia le sait ? »

« Elle l’a appris il y a dix minutes ».

« Logiquement elle va m’appeler pour que nous allions ensemble à l’enterrement. Qu’est-ce que tu en penses ? » luidemandè-je ;

« Comment veux-tu que je sache ? Logiquement… »

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle le fasse tout de suite. Je savais – parce qu’elle me l’avait dit – que lorsqu’elle avait beaucoup de chagrin et qu’elle voulait donner libre cours à ses émotions, elle s’enfermait dans la salle de bain. Elle se plantait devant le miroir et, à la vue de l’expression affligée de son visage, tout son corps commençait à se contracter. Ce curieux cérémonial alimentait un sentiment d’apitoiement sur soi. Et justement parce qu’elle se plaignait elle-même de se voir dans cet état, elle continuait de pleurer à gros sanglots jusqu’à ce que ses larmes soient taries. Elle pouvait ensuite sortir et affronter dignement les gens.

Je ne fus donc pas surpris de l’entendre me parler au téléphone, une heure plus tard, avec un calme absolu. Je lui demandai si nous irions ensemble à l’enterrement.

« Si je ne te rappelle pas, nous nous retrouverons là-bas ».

Je lui demandai également comment elle se sentait. Elle soupira et me dit : « il était vraiment trop jeune, tu ne trouves pas ? »

Il est en effet tragique de mourir si jeune en mettant tout simplement fin à sa vie, ainsi, comme quelqu’un qui baisse un interrupteur et se retrouve dans l’obscurité, en laissant derrière soi une lettre, qui dans le cas d’Alekinos avait pour destinataire l’épouse dont il était séparé. « J’espère que ta mémoire et celle de nos enfants me pardonneront », lui écrivait-il. Pas un mot d’excuse pour tous ceux qui avaient perdu leur argent ? Un jeune homme avait tenté de s’immoler par le feu place Syntagma en plein midi. Trois autres tentatives de suicide avaient eu lieu dans le reste de la Grèce.

« Les choses ne vont pas s’arrêter là, tu vas voir », me déclara Sergios, et il ne se trompait pas. L’opposition déposa une interpellation sur les relations du défunt avec certains ministres et par la suite une mention de censure qui manqua faire tomber le gouvernement. Beaucoup se demandèrent alors qui était cet homme qui mettait à l’épreuve une nation entière.

Le matin, avant les funérailles, un journaliste m’appela au téléphone. Nous nous connaissions de l’époque où je travaillais comme correcteur dans un journal et il me posa des questions sur le disparu. Je ne répondis pas à ses attentes. Ensuite c’est l’éditeur lui-même qui m’appela.

« Ce n’est pas possible, tu dois savoir quelque chose sur lui », prit-il les devants.

« Je le connaissais, je ne le nie pas. Mais cela faisait bien quinze ans que je ne l’avais pas revu. »

« Quinze ans ? C’est beaucoup… » Il toussota et me raccrocha au nez. Je ne me formalisai pas. Ce jour-là tout le monde découvrait brusquement Alekinos, et il semblait tout à coup qu’il n’y ait rien de plus important au monde. On se serait attendu à ce que les médias mettent l’accent sur l’escroquerie avec la société Thalos, du fait que tant de gens avaient perdu des fortunes. Mais la plupart insistaient en fait sur le rôle qu’avait joué le disparu dans la victoire du parti au pouvoir lors des récentes élections.

Son amitié présumée avec le premier ministre était devenue le sujet numéro un des journaux télévisés. Sur fond de Parlement des Grecs des reporters effarouchés posaient inlassablement les mêmes questions anxieuses à propos des relations qui unissaient les deux hommes.

Ses funérailles en tout cas, au regard de tous ces événements, ne devaient pas passer inaperçues. La présence de chaînes de télévision impressionnait tout autant que l’absence de certaines personnalités politiques qui, pour autant que nous le sachions, étaient liées au défunt. Et si les journalistes ne tinrent aucun compte des demandes de la famille qui souhaitait une cérémonie digne loin de toute publicité, les hommes politiques prirent grand soin, comme toujours, de garder leurs distances avec ce qui risquait de ternir leur image.

« Où sont tous ceux qui ne juraient que par lui ? Finalement, nous sommes toujours seuls dans le malheur », commenta Sergios avec déception. Heureusement, un passage de l’éloge funèbre qu’il prononça fut retransmis par la télévision, ce qui adoucit un peu son amertume.

Pour le reste, lors de l’enterrement on voyait partout des physionomies perplexes. On aurait dit que la surprise avait remplacé la tristesse. Mêmesa femme, dont l’aspect évoquait une fleur fanée, semblait davantage étonnée qu’affligée au-dessus de la tombe ouverte. Le ruban dans ses cheveux, avec un nœud un peu comique, était presque provocant.  Elle se tenait tout au bord de la fosse et la pointe de ses chaussures débordait dans le vide. Elle tentait à sa manière de ramener l’événement tragique à une affaire strictement personnelle. On aurait dit qu’elle voulait retrouver dans la conscience des gens sa place perdue de compagne incontestée du disparu. 

A côté d’elle madame Paona, la mère du suicidé, avait complètement perdu les pédales. Elle se conduisait comme une maîtresse de maison dans une garden party, dont le seul souci aurait été que ses invités s’amusent. Je le compris immédiatement lorsque je me précipitai pour lui présenter mes condoléances. La vieille femme réagit avec embarras à mon accolade. Il était visible qu’elle ne me reconnaissait pas. Il était également manifeste qu’elle prenait sa tragédie familiale pour un événement heureux. Son frère, le peintre, la tenait par la main, encore vert et fringant, tel, quasiment, que je me souvenais de lui ; j’ai toujours pensé que les peintres vivent plus longtemps que les autres mortels.

« Je te l’avais bien dit que madame Paona n’avait plus toute sa tête » me chuchota Sergios en me donnant un coup de coude dans les côtes. Je me retournai et le regardai d’un air furieux. Non, il ne m’avait pas fait mal. Mais je trouvais son geste déplacé un jour pareil. Je le lui dis et dans son embarras il sourit. J’aimerais bien savoir si quelqu’un lui a déjà dit à quel point ces sourires factices l’enlaidissent.

Je l’observais durant tout ce temps, avec ses lunettes de soleil et son costume sombre bien coupé. Il avait pris très au sérieux son rôle d’avocat de la famille. D’un autre point de vue, il fallait du cran pour se tenir à leur côté.

« Cette histoire n’est pas une mince affaire » observa-t-il, et il avait absolument raison.

A un moment il déboutonna sa veste et se tint les mains à la taille, comme quelqu’un qui cherche querelle. Puis il reprit une attitude correcte lorsque vint le moment d’accompagner Alekinos à sa dernière demeure, en l’absence de tout prêtre, ce qui attestait bien de l’état de péché du défunt. Il enleva alors ses lunettes de soleil. Dans ses yeux on ne distinguait que la concentration de celui qui se prépare à prononcer un discours.  Même le profond soupir qu’il poussa avant d’articuler le premier mot parut étudié. On aurait dit qu’il s’adressait aux jurés d’une cour d’assise. Si on ne connaissait pas sa relation avec Alekinos, on pouvait croire que cet événement tragique ne constituait qu’une affaire de routine pour lui. Il est vrai que ses phrases bien tournées, sa parfaite articulation et son ton dramatique semblaient calculés.

Cela ne justifiait toutefois pas l’homme qui jaillit de la foule et s’exclama :

« L’union fait la force ! Parle-nous de Thalos. »

Sergios l’ignora. Il dit seulement : « Si vous aviez connu Alexandros, notre Alekinos, comme je l’ai connu, vous pourriez peut-être comprendre l’étendue de cette perte. » Enfin ! Il avait parlé avec son cœur.

L’autre répéta la phrase provocante. On entendit alors un « Chut ! Chut ! » prolongé. Certains protestèrent : « Un peu de respect pour le mort ! » Heureusement l’homme se tut. Sergios remit ses lunettes de soleil et acheva précipitamment son discours.

A quel point un enterrement ressemble à une représentation théâtrale ! On suit la seconde avec le recueillement dû au premier, tandis qu’ au plus fort du deuil on reste avec l’impression que quelque chose sonne faux.

Un type qui parlait continuellement au téléphone semblait partager mon point de vue. Je l’entendis dire textuellement :

« Les sommes dues… Et à qui veux-tu que je les réclame ? A saint Pierre ? »

Malgré tout je crois qu’il n’était venu que dans ce but. Je conjecturais que la moitié au moins des présents avaient été ses victimes. Les autres se chuchotaient simplement l’un à l’autre leurs interrogations. Si le mort avait voulu d’une certaine manière exciter la curiosité générale, il y avait réussi.

Toutefois, nul n’emporte rien avec soi, pas même ses secrets. Et ceux qui croient le contraire sous-estiment l’imagination des autres, qui peuvent certes exagérer dans les bruits qu’ils colportent, mais le portrait qu’ils tracent de chacun de nous n’est pas très éloigné de la réalité.

Ayant conclu l’éloge funèbre, Sergios ne resta pas devant avec Bibi, comme il aurait dû, mais il vint se mettre à côté de moi. Malgré son trouble il songea à me demander si Elia était venue.

« Tout aboutit à elle, à ce qu’il paraît », lui dis-je en la lui désignant du regard.

« Encore heureux ! Depuis combien de temps est-elle là ? »

« Je n’ai pas fait attention. »

« Ça ne fait rien, ça n’a pas d’importance », commenta-t-il. Mais le ton de sa voix démentait ses paroles.

A cet instant Antonia, la femme du défunt, était en train de parler, mais personne n’y prêtait garde. Sergios et moi nous observions Elia.

« Elle aurait mieux fait de rester en Angleterre », me murmura tout à coup Sergios.

« Pourquoi dis-tu ça ? »

« Fais-moi confiance, je suis bien informé », insista-t-il avec un hochement de tête assuré.

Il me donnait toujours l’impression qu’il savait quelque chose qu’il ne me disait pas. Je ne crois pas, cependant, qu’il ait su quoi que ce soit.

Sergios retourna à sa place et Elia s’approcha alors de moi. Elle se tint à côté de moi avec ses grandes lunettes de soleil, son tailleur sombre et son chapeau noir, mais resta silencieuse. Elle suivait la cérémonie,  droite et immobile, puis tout à coup je sentis fugitivement sa main sur la mienne et immédiatement après je la vis se détourner et s’éloigner.

« Elle est venue et repartie sans dire un mot », fis-je remarquer à Sergios tandis que nous buvions le café rituel après la cérémonie.

« Ça vaut mieux ! Antonia – que cela reste entre nous – ne l’apprécie pas beaucoup. »

Le serveur posa les tasses sur la table et quelqu’un se mit à boire bruyamment son café.

Je pris conscience que nous venions d’enterrer Alekinos mais que je ne ressentais rien. Je balançais entre le comique et le tragique de la chose. Je me souvins alors d’une phrase que j’avais lue un jour dans un livre. « Celui qui se tient indécis entre le rire et les larmes se trouve, sans le savoir, au plus haut point de sa tristesse. » Vraiment ? J’allumai une cigarette.

Dimitris Stefanakis - Traduit par Lucile Arnoux-Farnoux

 

Αναρτήθηκε από: Dimitris Stefanakis

Ο Δημήτρης Στεφανάκης γεννήθηκε το 1961. Σπούδασε νομικά στο Πανεπιστήμιο της Αθήνας. Έχει μεταφράσει έργα των Σολ Μπέλοου, Ε. Μ. Φόρστερ, Γιόζεφ Μπρόντσκι, Προσπέρ... Διαβάστε περισσότερα...

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