Δημοσίευμα

Aria, ou le monde depuis le début - Jonathan porté disparu (αδημοσίευτο - γαλλικό)

Aria, ou le monde depuis le début

Jonathan porté disparu

Juin 1939

La narration est un réconfort : elle donne le droit d’omettre tout ce qui cause de la honte, des doutes, des remords. Je ne sais pas si Christophe Alby, qui était assis sur le siège avant et qui parlait sans cesse avec le chauffeur en attendant d’arriver à Lavrion, serait d’accord avec moi. Les archéologues, du reste, on leur propre conception de la vérité. Nous aurions pu prendre le train mais il avait insisté pour que nous utilisions la jeep de l’Ambassade de Grande-Bretagne. Dans la dernière partie du trajet, là où la route escalade une éminence boisée, traverse un petit village et redescend comme si elle allait se jeter dans la mer, la jeep tanguait de manière incontrôlable sur la piste en terre, à croire qu’elle allait se disloquer d’un moment à l’autre. Chris ne semblait cependant nullement affecté et continuait à bavarder avec son compatriote, ignorant ma présence. Chaque fois qu’il tournait la tête d’un côté ou de l’autre, j’avais l’impression de voir un homme différent. Son profil gauche paraissait plus juvénile et plus frais, mais plus dur en même temps. Côté droit, le nez et le menton se dessinaient de façon plus symétrique mais le temps avait imprimé fortement sa marque. Je me demandai si cette dualité reflétait son caractère. La pipe qui pointait en permanence de ses lèvres lui faisait une tête d’oiseau, de rapace plus exactement. Cette impression générale était noyée dans l’ombre du chapeau de paille qui nous protégeait du soleil implacable.

Lorsque nous arrivâmes à Lavrion, le caïque n’était pas encore là. La mer semblait calme, mais un petit vent du nord était en train de se lever et de forcir au fur et à mesure que le soleil montait dans le ciel. Pour l’heure en tout cas nous cherchions en vain la fraîcheur de la mer après la chaleur qui nous avait submergés dans la Mésogée. Nous nous assîmes sous l’abri de cannes d’un café à l’extrémité du port. Son propriétaire, un géant aux yeux dépourvus d’expression, nous servit un café d’une qualité inattendue. Il avait une serviette pendue sur l’épaule gauche, dont il se servait à la fois pour essuyer les tables et pour chasser les mouches.

Chris m’offrit une cigarette. Nous fumions en produisant d’épais panaches de fumée. Comme c’était étrange. L’Anglais avait toujours sa pipe à la bouche. Il entretenait une relation quasi érotique avec elle. Il en léchait, en mordait l’embouchure, en caressait le fourneau vide ou même y fourrait son doigt. Cependant, lorsqu’il voulait fumer, la pipe disparaissait et faisait place à ses cigarettes qu’il tirait d’un élégant étui.

A un moment il enleva sa veste et retroussa ses manches de chemise, laissant paraître ses avant-bras fins mais nerveux. Puis il alla se planter sur le bord de la jetée et se mit à lancer des pierres dans l’eau. Il pliait sa taille avec grâce et restait un moment immobile, les pouces passés dans ses bretelles, attendant que le galet s’enfonce après quelques ricochets. Les policiers grecs du service des Etrangers qui nous suivaient depuis le début s’étaient arrêtés à l’ombre une centaine de mètres plus loin. Il sortirent de leur voiture de service sans leurs vestes et retroussèrent eux aussi leurs manches de chemise. L’un d’eux tira même de sa poche un mouchoir blanc et s’épongea le front et la nuque. L’autre produisit un journal qu’il fit mine de lire, appuyé au capot de la voiture. Quel sens tout cela avait-il ?

L’Anglais toutefois le prenait avec humour. Il me fit signe de venir près de lui. Je n’avais aucune envie de me tenir debout au soleil à lancer des pierres dans l’eau. J’avisai sur une table voisine un vieux journal avec des mots croisés à moitié faits et j’entrepris de les terminer. Je me cassais la tête à retrouver le nom du porcher d’Ulysse.  Je lui criai la question et il me répondit : « Eumée ! »

Puis il reprit son jeu avec la mer. Son élégante silhouette londonienne m’accompagnait partout. Nous étions devenus inséparables. Qui aurait pu imaginer qu’à cause de lui j’abandonne le poste que j’occupais à l’Ambassade de Grèce à Londres, pour le suivre jusqu’ici et passer un été, qui pour beaucoup était le dernier avant une nouvelle grande guerre ? Cependant l’ordre de l’ambassadeur de Grèce avait été formel : « Monsieur Mavroïdis, vous accompagnerez monsieur Christopher Alby au pays. Monsieur Alby est archéologue et l’un de ses distingués confrères, lord Jonathan Lorimer, est porté disparu à l’heure qu’il est en Grèce. Le gouvernement grec partage l’inquiétude de sa famille mais aussi de la communauté scientifique britannique et a l’intention de prêter son concours, par tous les moyens possibles, à l’élucidation de l’affaire. »

De Lavrion nous irions en caïque sur l’île de Tzia, en face, afin d’assister le soir même à la réception de l’Ecole Anglaise d’Archéologie.

« Ils seront tous là », me dit-il d’un air entendu une fois revenu à notre table. Ma réaction ne sembla pas le satisfaire, car il insista :

« C’est un événement très important, te dis-je. »

« Dans quelle mesure ? » lui demandai-je. « Cela va nous aider à trouver le lord ? »

« Peut-être pas, mais tu ne peux pas penser à autre chose qu’au lord ? »

« Je croyais que tu étais inquiet de son sort. »

« Bien sûr, mais – »

« A l’Ambassade de Grèce à Londres tu semblais vraiment préoccupé. »

« Mais maintenant aussi je me fais du souci », me répondit-il en tordant un peu les lèvres, comme quelqu’un qui cherche avec la langue un reste de nourriture entre les dents.

« Non, parce que j’avais l’impression que vous étiez amis », continuai-je.

« Tout à fait, simplement nous étions aussi collaborateurs. »

« Et alors ? L’un n’empêche pas l’autre », commentai-je spontanément.

Il rit, arborrant une dentition parfaite. Immédiatement après il déglutit et prit un air sérieux comme s’il se préparait à dire une chose de grande portée.

« Nous sommes de bons amis, du moins j’aimerais le croire. »

« C’est pour cela que tu as entrepris de trouver sa trace ? »

« C’est aussi pour cela ; mais je pense qu’il se joue ici quelque chose de plus sérieux qu’une amitié : l’envergure scientifique d’un grand archéologue qui, à mon avis, est irremplaçable. Ton oncle comprendrait ce que je veux dire exactement.  »

« Je croyais que dans son cas c’étaient davantage son titre de noblesse et l’influence de sa famille qui comptaient. »

« Tu es donc au courant ! Mariage d’intérêt, voilà la vérité. Le titre, l’argent. Jonathan aurait pu ne plus jamais travailler. Cependant il s’échappait souvent du château conjugal/de la forteresse conjugale par passion pour l’archéologie et les belles femmes. En tout cas, il est irremplaçable. Ses fouilles et ses publications sur l’époque mycénienne feront date. »

« Oncle Hector a travaillé avec lui ? »

« Assurément. Depuis combien d’années n’avais-tu pas vu ton oncle ? »

« Un certain nombre. Depuis le temps où nous vivions à Smyrne, avant la Catastrophe. Et j’étais enfant, à l’époque. »

« Mais bien sûr que tu étais enfant,  à l’époque, Stéphanos. »

« Il nous écrivait souvent, toutefois », complétai-je comme pour le justifier.

« C’était un type bien », approuva-t-il.

« Sans aucun doute ! »

« Sa mort est injuste. Je n’ai jamais compris ce qu’ils étaient allés faire, Susan et lui, sur cette route de campagne à Moreton – » A cet instant un sifflement vint troubler la quiétude de ce matin d’été. Le caïque pour Tzia entrait dans le port.

Dimitris Stefanakis - Traduit par Lucile Arnoux-Farnoux

Αναρτήθηκε από: Dimitris Stefanakis

Ο Δημήτρης Στεφανάκης γεννήθηκε το 1961. Σπούδασε νομικά στο Πανεπιστήμιο της Αθήνας. Έχει μεταφράσει έργα των Σολ Μπέλοου, Ε. Μ. Φόρστερ, Γιόζεφ Μπρόντσκι, Προσπέρ... Διαβάστε περισσότερα...

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